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Un 1er mai contre la « loi travail »

vendredi 25 novembre 2016, par Le Progrès Social

« Il y a trop de flics, c’est de la provocation », dit en râlant celui qui refusera de donner jusqu’à son prénom et se définira comme un quidam. « Ils sont là en civils ou en tenue, quasiment au milieu du défilé. Je leur ai demandé s’ils manifestaient mais ils n’ont pas vraiment apprécié », ajoute-t-il, balayant l’air de ses bras, genre « dégagez de là », pour mimer la réponse qu’ils lui ont faite. Il n’est pas le seul à se plaindre de l’important dispositif policier développé autour de ce défilé du 1er mai toulousain.
Plus important selon les participants que pour les précédentes manifestations contre le projet de « loi travail ». Trop de policiers et pas assez de manifestants. Pour « quidam », il « faudrait qu’aujourd’hui, il y ait au moins un Français sur deux dans la rue ». Pas logique en effet, « qu’il n’y ait pas plus de monde dans les rues, estime Laurent Vidalenc, secrétaire du syndicat CGT Airbus defense & space, quand 1,3 million de personnes signent la pétition contre la loi El Khomri ».
VITRINE POLITIQUE
D’après France Info, ils seraient 1 800 selon la police et 12 000 selon les organisateurs à fouler le macadam toulousain et à subir les assauts du pollen des platanes, que le vent leur envoie par salves régulières. L’appel au rassemblement a été lancé par l’UD-CGT, FSU et Solidaires, des organisations étudiantes et lycéennes, le mouvement Nuit debout et la Coordination des intermittents et précaires, la CFDT continue à faire bande à part et à organiser sa journée parallèle et FO ne participe pas. Contrairement à Paris où pour la première fois depuis 2009, la CGT et FO défilent ensemble, réunies dans leur combat contre la loi El Khomri.
Une loi qui a transformé le défilé du 1er mai en manifestation. « Mobilisation contre la loi travail », « Retrait de la loi travail », « Étudiants, lycéens contre la loi travail », « Nous sommes les graines de révolte que vous semez » ou « Pour la paix et la solidarité internationale, ensemble mobilisés pour nos droits, retrait du projet de loi travail » peut-on lire sur les banderoles imprimées ou peintes à la main sur des toiles ou des cartons de récupération. Chantal, la cinquantaine, membre de l’Organisation communiste libertaire ne défilait plus depuis longtemps. « Ça faisait trop vitrine officielle des syndicats, lance-t-elle, il n’y avait plus de revendications. » Aujourd’hui, elle est redescendue dans la rue « car mardi les députés examineront la loi El Khomri et voteront comme un seul homme ». Elle s’attendait à trouver beaucoup plus de monde. « Qu’est-ce que les gens attendent, qu’on ait tout perdu ? En 2010 on a déjà perdu pour les retraites. »
IMAGE D’EPINAL
Des raisons de manifester, Catherine, infirmière à la retraite, en a toute une liste qu’elle énumère sans ralentir le pas : contre les banques, contre le socialisme à la Macron, contre tous ces licenciements, contre la loi El Khomri qui brise le Code du travail. Et puis, cégétiste depuis dix ans, communiste depuis beaucoup plus longtemps, « avec des parents communistes on ne peut pas être autre chose », elle est aussi là parce qu’elle « aime ce défilé du 1er mai ». Un rassemblement que Claudie, soixante-six ans, n’a manqué qu’une fois quand elle était hospitalisée. Elle est là en souvenir de son père. Un de ces ouvriers, épuisés de travail qui « vieillissaient plus vite que les autres », et qui n’aurait jamais manqué un défilé du 1er mai où il emmenait ses enfants. « Pour moi c’est comme une image d’Epinal. L’Internationale m’arrache des larmes. Aujourd’hui, regrette-t-elle, il n’y a que l’Internationale du fric. » Elle est rejointe un peu tard par sa fille qui a eu du mal à se lever mais « qui culpabiliserait si elle ne venait pas ».
Ils sont nombreux comme elle à revendiquer d’abord l’attachement à ce rassemblement symbolique. « Dans cette période où les symboles ne veulent plus rien dire, explique Miguel Vinuesa, c’est important de prouver que nous sommes là. » Cet Espagnol, en France depuis trente ans, mais toujours membre du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) se voit comme « le fruit d’autres travailleurs » qui se sont battus pour changer le monde. Il veut faire pareil à son tour dans « ce monde si complexe ». S’il reste au PSOE, c’est parce que l’Espagne « avec ses 2,5 millions d’exilés et son salaire minimum à 640 euros », a encore plus besoin qu’on se batte pour elle.
POUR LES AUTRES
Laurent Vidalenc aussi se bat pour les autres. Ingénieur, avec son salaire confortable, il appartient à une petite élite comme la plupart des salariés de son entreprise. N’empêche, avec ses collègues, il tient bien en vue sa banderole et fait « toutes les manifs ». Il se bat pour les jeunes et pour les petites entreprises où il sera si difficile de conserver ses droits avec les accords d’entreprises. « Je suis conseiller prud’homal, illustre-t-il. Je peux vous dire qu’on souffre dans les petites structures et que la “loi travail” ne fera qu’aggraver ces conditions. » Ce que confirme Jean-Mi salarié d’un des multiples sous-traitants de l’aéronautique, les parents pauvres du secteur. « Il y a neuf ans on mettait cinq semaines pour faire une opération, aujourd’hui cinq jours. » Certes, le matériel a changé mais pas au point de justifier une telle réduction des délais. « Nous ne pouvons plus prendre le temps de faire le travail. » C’est justement ce que Magalie redoute : « Cette “loi travail”, c’est inadmissible, déclare-t-elle. Ce n’est pas possible d’imaginer un monde où le salarié redeviendrait un esclave. »
Il est midi et demi, le défilé se disperse tranquillement. Contrairement à Paris où des affrontements avec les forces de l’ordre ont fait deux blessés légers et entraîné dix-huit interpellations. Ce 1er mai, Pierre Laurent, Aurélie Filipetti, Daniel Cohn-Bendit, pour ne citer qu’eux, ont lancé un appel contre l’usage des Flash-Balls et lanceurs de balles de défense suite à un accident grave à Rennes, le 28 avril, où un jeune manifestant a perdu un œil, suite à un tir de Flash-Balls. Le 8 juillet 2009, le petit-fils du dramaturge et poète Armand Gatti a perdu également un œil dans les mêmes conditions, lors de l’évacuation du squat de la Clinique à Montreuil. « Défigurer des jeunes adultes et citoyens contestataires pour les marquer à vie, c’est un crime sinon autorisé du moins admis », peut-on lire dans une lettre notamment signée par Stéphane Gatti, son père. Depuis rien n’a vraiment changé. 

Monique Castro
m.castro leprogressocial.fr

Une stratégie guerrière à tous les niveaux
Les autorités publiques multiplient les attaques contre le mouvement social en utilisant les ingrédients habituels : répression policière, judiciaire, et tentatives de division.
DES ARRESTATIONS
PAR CENTAINES
Depuis le début du mouvement social contre la « loi travail », les forces de police ont procédé à plus de 1 000 arrestations sur l’ensemble du territoire. Des arrestations qui peuvent aller de « quelques heures » de rétention et contrôle d’identité à une garde à vue et un passage devant la justice… avec condamnation à la clef. Les « tensions » ne sont pas concentrées dans une ville ou deux mais gagnent de nombreux départements, dont certains qui étaient encore réputés calmes. A force de gaz lacrymogènes, d’encerclements, de coups de matraques et de bavures policières répétées, la colère ne se limite plus à quelques centaines de manifestants, comme lors des premières mobilisations en mars. Les blessures occasionnées deviennent de plus en plus importantes au fil des semaines, sans que le gouvernement n’ait vraiment réagi. L’annonce de la création d’outils statistiques par l’IGPN (censés imposer à la police un comportement « dans les règles ») ou l’envoi d’une circulaire aux préfets la veille du 1er mai pour rappeler l’interdiction de tirs tendus n’ont pas changé grand chose : derrière ces prétentions démocratiques, le ministère de l’Intérieur laisse toute latitude pour réprimer sévèrement le mouvement social en employant les méthodes habituelles. « Il faut tout de même dire que le gouvernement et les forces de l’ordre vont plus loin qu’avant : il y a eu des arrestations préventives, y compris de responsables syndicaux, avant les manifestations du 1er mai, et les contrôles ou fouilles des sacs des manifestants avant le départ sont là pour mettre une pression supplémentaire sur les manifestants en les dissuadant de venir » indique Christophe, syndicaliste marseillais. Dénoncée par les organisations syndicales, cette stratégie de la peur a d’ailleurs amené l’Union syndicale Solidaires 13, basée à Marseille à dénoncer « ces provocations policières » et à organiser un rassemblement devant le commissariat de police.
UNE DIVISION RATEE
Le gouvernement avait parié sur l’utilisation de la violence par une minorité des manifestants, dans le but de provoquer condamnations et appels au calme de la part des organisations syndicales. Ce même gouvernement, qui imaginait pouvoir diviser les manifestants entre des « casseurs » et des « bons manifestants » ne s’attendait pas aux réactions qui jusqu’à maintenant ont plutôt causé l’effet inverse. Au fur et à mesure des manifestations, les groupes plus ou moins organisés et prêts à en découdre augmentent en terme de nombre.
Le slogan « Tout le monde déteste la police », utilisé à la base par une partie de l’extrême gauche autonome, est désormais repris au-delà. Les cas de violences policières gratuites sur des manifestants « lambda » qui ont été filmés ou photographiés ont convaincu une bonne partie de l’opinion publique de la nécessité de ne pas tomber dans le panneau simpliste d’une « condamnation de la violence » à sens unique. Syndicats, associations, intellectuels et militants n’ont eu cesse de dénoncer cette violence, en multipliant les appels et les tribunes. Si Jean-Luc Mélenchon, sans glorifier la violence des manifestations, prédit qu’à ce rythme-là « il y aura un mort », c’est bien que la répression policière, de plus en plus soutenue, ne fait pas baisser la mobilisation ni même les affrontements. Hier, une grande majorité de la presse, Le Monde en tête, titrait sur une « baisse de la mobilisation », alors qu’en ne prenant que les chiffres du ministère de l’Intérieur, les manifestants étaient 20 % plus nombreux en France, passant de 70 000 en 2015 à 84 000 en 2016. Un oubli, au service du pouvoir ? 

La rédaction
redac leprogressocial.fr