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Les librairies indépendantes résistent et ça dure !

vendredi 25 novembre 2016, par Le Progrès Social

Les libraires indépendants ont le sourire. Non seulement le marché du livre renoue avec la croissance (+ 1,5 %) en 2015 mais un petit décret, qui n’aura pas fait grand bruit, relève de 25 000 euros à 90 000 euros le seuil de procédure et de publicité pour les marchés de fourniture de livres non scolaires. En clair, depuis le 1er avril, les collectivités locales, c’est-à-dire les bibliothèques, peuvent en toute légalité se tourner vers la librairie de leur choix pour passer des commandes inférieures à 90 000 euros. Cela correspond au montant annuel d’achat de livres d’une bibliothèque couvrant un territoire de 70 000 habitants. Sont également concernés l’État, les établissements d’enseignement, de formation professionnelle ou de recherche. « Cela faisait longtemps, annonce Guillaume Husson délégué général du Syndicat de la librairie française, qu’on réclamait cette mesure. Et nous l’avons enfin obtenue. »
SITUATION ABERRANTE
Une attente partagée par les élus qui trouvaient la « situation aberrante, ajoute-t-il, et regrettaient de ne pas disposer d’un outil leur permettant de travailler avec les librairies de leur territoire ». L’obligation de devoir passer des marchés publics conduisant à certaines aberrations. « Il fut un temps, explique Dominique Ehrengarth, président de la Confédération de l’illustration et du livre, où la ville de Strasbourg se fournissait à Bordeaux. » Ce n’était pas la seule dans ce cas. La librairie Mollat, la plus grande librairie de France, avec 105 salariés et 25 millions d’euros de chiffre d’affaires, a même créé un service « Mollat pro » spécialement dédié aux appels d’offres des collectivités, dégageant 4 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Pour Arnaud Vélasquez de la librairie Quai des brumes à Strasbourg « les bibliothécaires seront les principaux gagnants de cette réforme, car ils auront plus de souplesse et pourront travailler avec les librairies de leur choix. » Mais un effort de pédagogie reste encore à faire. « Nous avons organisé une rencontre entre libraires et bibliothécaires, se souvient Dominique Ehren­garth, et nous nous sommes aperçus qu’il y avait une grande méconnaissance des uns vis-à-vis des autres. »
Les bibliothécaires ignorant souvent ce que sont « un lot ou un marché public ». Si elles ne sont plus tenues de publier un appel d’offres, les collectivités locales ont encore quelques contraintes. Elles doivent justifier les raisons de leur choix, prouver qu’elles ont bien dépensé l’argent public et qu’elles ne s’adressent pas systématiquement au même opérateur s’il en existe d’autres.
DE FAUX CRITERES
Quand le prix du livre est unique, les remises harmonisées à 9 %, que les librairies sont informatisées et qu’elles ont toutes accès aux deux millions de livres en français, comment faire la différence de l’une à l’autre ? Pour se différencier, certaines librairies promettent aux collectivités s’approvisionnant chez elles des formations pour les bibliothécaires, des animations dans les écoles ou les bibliothèques voire des rencontres avec des auteurs. Plus la taille de la librairie est importante plus les services sont avantageux. « Certaines grosses librairies, commente Gwenaëlle Albert de la librairie Vent d’ouest à Nantes, offrent même le déplacement à des bibliothécaires pour qu’elles viennent faire leur choix sur place. »
Est-ce que cela va radicalement changer ? « Dans son bureau, le fonctionnaire continuera à choisir sur de faux critères, estime Dominique Ehrengarth. Comme le nombre d’articles en magasins ou le service coursier, et ce sera la prime au plus gros. » Selon lui, il n’est pas pertinent d’appliquer aux livres « les mêmes règles d’achat qu’aux véhicules ou aux ramettes de papier ». Il en appelle aux élus pour qu’ils inventent une autre formule plus adaptée. Et leur souffle une suggestion : « Il faudrait que les collectivités locales élaborent un cahier des charges à partir duquel elles sélectionneraient une liste de librairies où les enseignants comme les bibliothécaires pourraient s’approvisionner ».
DES CIGOGNES EQUIPEES DE GPS
La part des marchés publics représente en moyenne 20 % de l’activité des librairies. « Je ne tiens pas spécialement à décrocher de gros marchés publics, c’est chronophage, précise Arnaud Vélasquez. Je n’ai pas envie de me transformer en préparateur de commande. » Les marchés publics « ce n’est pas excitant », il faut « justifier ce qu’on est, ce qu’on fait, attendre deux mois pour avoir une réponse ». Même si, bien sûr, il se réjouit de ce déplafonnement qui profitera aux librairies « si possible indépendantes » et pas à Amazon. Il se souvient de l’installation du géant américain en Bourgogne et du pont d’or que les collectivités lui ont fait, en lui versant plus d’un million d’euros. Alors que les conditions de travail y sont très difficiles et que l’entreprise, qui a eu un redressement fiscal en 2013, ne paie quasiment pas d’impôts en France. Pour Arnaud Vélasquez, l’important c’est de se concentrer sur son cœur de métier. Dans sa librairie « généraliste spécialisée » comme il se plaît à la décrire car elle compte un fonds important en littérature, architecture, jeunesse et BD indépendante, il mise sur le conseil « de la meilleure qualité possible ». Il organise des rencontres avec des auteurs. Les thèmes sur des sujets en sciences humaines, car ils sont généralement très précis, attirent régulièrement du public. Quant à la littérature, « c’est pas gagné ». En principe, ce sont les éditeurs qui paient les voyages des invités, l’hébergement restant à la charge des libraires.
Pour lutter contre Amazon les libraires ont déjà prouvé qu’ils ne manquaient pas d’imagination. À Paris, ils proposent une application permettant de savoir instantanément quelle librairie a en stock le livre recherché. De son côté, l’association des libraires indépendants du Rhin (ALIR) a fait savoir que si Amazon mettait au point un système de livraison par drone, comme cela a été annoncé en 2013, les libraires en feraient de même avec des cigognes équipées de GPS ! 

Monique Castro
m.castro leprogressocial.fr