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Les forces du désordre

vendredi 25 novembre 2016, par Le Progrès Social

Moins nombreux mais plus violents : les déclarations du gouvernement sont aux antipodes des événements vécus jeudi par les manifestants. Qui ont souvent eu l’impression de tomber dans un piège.
Violence partout. A en croire les commentaires d’hier matin, les seules informations à retenir de la dixième journée de mobilisation contre la « loi travail » concernent les affrontements et les dégradations qui ont émaillé différents cortèges à Paris et en région, avec une mise en avant systématique des 24 policiers blessés. Après que le Premier ministre a reconnu que ces actes étaient le fait d’une minorité d’individus, le préfet de Paris Michel Cadot a quant à lui pointé les difficultés des organisateurs des manifestations à « maîtriser les débordements des casseurs » en louant la « retenue des forces de l’ordre ».
En ce qui concerne l’organisation, on serait en droit d’adresser à M. Cadot les mêmes reproches sur la maîtrise et l’organisation des forces dont il a la responsabilité. A moins que nous n’ayons pas assisté à la même manifestation. Jeudi 28 avril, vers 15 heures 30, nous avions choisi de la devancer d’une demi-heure et de nous positionner à l’angle de l’avenue Ledru Rollin et de la rue de Lyon, juste en face de la gare du même nom, afin d’observer son arrivée et surtout de constater le dispositif et la stratégie employée par les forces de police. En effet, depuis la mobilisation anti-FN du 29 novembre 2014 à Lyon, qui avait en quelque sorte inauguré cette technique, les têtes de cortèges sont très encadrées. L’objectif des policiers est simple : contrôler eux-mêmes le rythme du cortège en l’obligeant à stopper plusieurs fois sur le parcours (et souvent pendant de longues minutes) pour permettre au reste de leurs troupes de mieux s’organiser et d’avoir le temps de se déplacer sur toute la longueur de la manifestation. Officiellement, ce dispositif doit aussi aider à isoler les « casseurs ». A Lyon déjà, cette stratégie avait coupé le cortège en plusieurs tronçons, provoquant un désordre monstre et une fin prématurée du rassemblement. Or, le même déroulement se répète depuis le début de la contestation contre la « loi travail », avec des groupes de 150 à 200 personnes qui se retrouvent isolés, encerclés, gazés, frappés et pour certains appréhendés.
ORGANISES POUR PROVOQUER
LE DESORDRE
C’est exactement ce qui s’est produit jeudi à cet endroit. L’unité de CRS postée à l’intersection où nous étions s’est tout d’abord employée à barrer l’accès à droite, vers la gare de Lyon, en formant un double cordon. L’accès à gauche est laissé libre. Quelques clients sont attablés aux terrasses des cafés. A mesure que le cortège approche, des CRS leur conseillent alors, « pour leur sécurité », de vider les lieux ou de rentrer à l’intérieur, « parce qu’une manifestation virulente va passer » ; ils commencent même à déménager les tables et les chaises. Il faut faire peur. Puis ils se remettent en position. Quelques minutes plus tard, à l’arrivée de la « manifestation virulente », nous réalisons qu’elle est déjà coupée en deux : la tête, un groupe de plusieurs centaines de personnes, a au moins trois cents mètres d’avance sur le reste du cortège, bloqué à la sortie du pont d’Austerlitz. Au loin, nous apercevons d’épais nuages de fumée que nous prenons d’abord pour des fumigènes. Quelques personnes ayant réussi à s’échapper et à remonter la rue nous apprennent que ce sont en réalité des gaz lacrymogènes. Le face-à-face entre les CRS et la tête de la manifestation est tendu mais aucun incident n’éclate. Contrairement à ce qu’affirmait Le Figaro le lendemain, ceux qui scandaient « Paris, soulève-toi ! » n’étaient aucunement masqués.
Dix minutes plus tard, les manifestants bloqués pont d’Austerlitz s’élancent enfin pour nous rejoindre. Curieusement, les CRS ne laissent pas la jonction se faire avec le groupe de tête, qui est invité à redémarrer. C’est au moment où le gros du cortège arrive à l’intersection que les événements dégénèrent. Sur le trottoir de gauche, deux jeunes se détachent et s’en prennent à la façade d’un hôtel. L’un monte sur une fenêtre et commence à arracher le support métallique de l’enseigne. Plusieurs policiers sont à proximité et pourraient les stopper immédiatement. Au lieu de cela, c’est aux manifestants qui passent dans l’avenue qu’ils s’en prennent, les chargeant sans prévenir, lâchant les premières capsules de gaz et créant un important et dangereux mouvement de foule. Poussés vers la droite, toussant et pleurant, nous nous heurtons cette fois aux cordons qui bloquent la rue de Lyon et nous réalisons que nous sommes pris en étau, car ces derniers refusent évidemment de nous laisser nous échapper et commencent à repousser violemment ceux qui tentent de passer. Le piège a bien fonctionné. Toutes les conditions pour des violences et des débordements ont été réunies.
ACCROITRE LA COHESION
DU MOUVEMENT
Fort heureusement, plusieurs personnes appellent au calme et proposent à tout le monde de glisser le long du cordon plutôt que d’essayer de le forcer. Ce que l’on fait tant bien que mal en évitant au maximum de toucher les CRS, qui n’attendent visiblement que ça. En quelques secondes, l’intersection centrale est noyée sous les gaz ; des objets commencent à voler, d’énormes pétards explosent autour. Nous nous réfugions derrière un kiosque pour nous protéger. La manifestation est maintenant coupée en trois. Il faudra attendre un bon quart d’heure avant que les CRS n’acceptent de nous laisser passer rue de Lyon, par petits groupes. En franchissant le cordon, un homme bute sans le faire exprès contre l’épaule d’un « représentant de l’ordre ». Celui-ci l’empoigne et le jette violemment à terre, provoquant la colère des autres : « Vous êtes des malades ! » leur crie une femme, « des malades ! ». En remontant la rue de Lyon, nous croisons trois pompiers qui courent vers le lieu des échauffourées, leur matériel à la main. Nous voyons aussi des escouades d’hommes casqués de noir qui s’agitent dans tous les sens, disparaissent dans les rues perpendiculaires au parcours de la manifestation et réapparaissent. « C’est la Bac (Brigade anti criminalité) », nous informe un manifestant.
Juste avant de rentrer chez elle, une femme d’environ soixante ans qui se trouvait dans la manifestation nous dira « qu’elle n’a jamais vu ça » avant d’ajouter que « c’était pourtant une manifestation pacifique ». Qu’un pouvoir confronté à une contestation sociale use de semblables stratégies en réunissant volontairement toutes les conditions d’un affrontement n’est pas nouveau. Le gouvernement sait très bien que cette contestation, si elle est largement soutenue par l’opinion publique, a de grandes chances de tenir, de croître et de parvenir à ses fins. Il est de bonne guerre, dans la phase actuelle, d’essayer de diriger toutes les attentions vers les « violences » et de faire croire qu’elles sont la dynamique principale. C’est évidemment une tentative de faire peur, de discréditer le mouvement, mais plus profondément d’éviter le débat national sur ce qui constitue le véritable enjeu : la « loi travail » et les reculs sociaux majeurs qu’elle engendrera.
Jamais aucun mouvement social de masse ne s’est déroulé sans violences. Que l’on soit syndicalistes, militants associatifs, salariés, retraités, chômeurs, citoyens, à Paris ou en région, la réussite de la mobilisation et la victoire que représenterait le retrait du projet de loi tiennent en notre capacité à ne pas nous laisser emmener dans ces débats stériles, à garder toute notre énergie pour œuvrer à l’élargissement et la cohésion du mouvement. La jonction entre les Nuits debout et les syndicats commence à se faire et des premières actions communes ont eu lieu. Cela explique sans doute que jeudi soir, la place de la Nation à peine éteinte, d’autres violences aient éclaté place de la République. 

Laurent Lacoste
l.lacoste leprogressocial.fr

Pour le retrait de la « loi travail », comment poursuivre ?
Il y a déjà eu les rendez-vous des 9, 12, 17, 24 et 31 mars, ainsi que ceux des 9, 12, 14, 20, et 28 avril… Et maintenant que fait-on ? On continue ?
La réponse est double : oui, s’il s’agit de poursuivre le mouvement social jusqu’à l’abandon du projet de « loi travail » pour ensuite imposer nos revendications. Non, ça n’a pas de sens de continuer ainsi à coup de journées d’action sans lendemain. Il faut préparer et organiser la grève reconductible ; des organisations syndicales nationales (Solidaires, CNT-SO, CNT, des fédérations CGT), de très nombreuses structures syndicales interprofessionnelles départementales ou locales, des milliers de syndicalistes (notamment autour de l’appel « On bloque tout »), une partie des participants aux Nuits debout ont raison de l’affirmer.
« La grève générale ne se décrète pas » : c’est vrai. Mais ça tombe bien, nous n’avons ni besoin, ni envie de décret.
UNE NOUVELLE ETAPE
Ce qu’il nous faut, ce sont des organisations syndicales qui affirment que la grève reconductible est nécessaire, qu’elles la préparent et l’organisent en donnant aux travailleurs et travailleuses tous les moyens nécessaires à cela. Crier « grève générale, grève générale » alors qu’il n’y a pas grève, ne sert à rien. Y appeler est nécessaire mais insuffisant. C’est un long travail ; il est largement entamé. Dans les entreprises et les localités, beaucoup de syndicalistes s’y emploient ; ils et elles sont à la CGT, à FO, à Solidaires, à la FSU, à la CNT-SO, à la CNT, à LAB (syndicat basque), il y en a même une poignée à la CFDT ou à l’UNSA. Des jeunes engagés à l’UNEF, l’UNL ou la FIDL y contribuent. La Coordination nationale étudiante, Solidaires étudiant-e-s ou encore les syndicats CGT et SUD lycéens défendent cette position. Des collectifs d’intermittents du spectacle s’inscrivent dans cette dynamique. C’est aussi un sujet largement débattu dans beaucoup de rassemblements Nuit debout. Alors, pourquoi ça ne démarre pas ?
UNE STRATEGIE POUR GAGNER
Incontestablement, l’absence d’un secteur professionnel moteur pèse. Les cheminots à plusieurs reprises, l’Education nationale en 2003, les raffineries en 2010 jouèrent ce rôle. Il y a des grèves reconductibles aujourd’hui en France, souvent dans des entreprises privées, mais elles restent localisées. Alors que la fédération CGT inventait une grève sectorielle à la SNCF deux jours avant le mouvement interprofessionnel du 28 avril, il eut été possible de rebondir sur cette surprenante décision en construisant un mouvement reconductible à compter du 26, dans la perspective du 28. Ni la CGT, ni SUD-Rail, ni FO, n’ont voulu, préférant préserver l’unité avec UNSA et CFDT. Inévitablement, la participation des cheminots et cheminotes à la journée du 28 avril s’en est ressentie. Maintenant, la fédération CGT des cheminots annonce une grève reconductible à partir du 18 mai. Ce choix d’une date tardive, et surtout le lendemain du jour où les débats s’achèvent au sein de l’Assemblée nationale, mérite critiques. Mais est-ce la priorité si nous voulons vraiment construire une grève générale ? Sans être dupes de cette étrange volonté d’isoler les cheminots des autres travailleurs, renversons la vapeur, saisissons-nous de cette date ! Puisque les fédérations syndicales de cheminots CGT, UNSA, SUD-Rail, FO disent qu’elles appelleront à une grève reconductible à compter du 18 mai, préparons cette échéance au plan interprofessionnel. Dès maintenant, discutons de cette date dans tous les collectifs syndicaux, avec les participants aux Nuits debout. La « loi travail » plombe notre avenir d’une manière considérable. Faisons de son abandon notre objectif vraiment prioritaire à tous dans les 15 prochains jours. 15 jours consacrés vraiment à cela, pour éviter un recul d’une telle ampleur, ça vaut le coup, non ?
Fixons un ultimatum au 19 mai : votée ou pas au Parlement, nous refusons la régression sociale de la « loi travail ». Dans tous les secteurs, dès le 19, renforçons le mouvement qui aura démarré chez les cheminots la veille, étendons-le ! Osons gagner ! 

Christian Mahieux